Introduction
L'élargissement de l'UE à 10 pays au niveau de vie trois fois inférieur à celui des quinze premiers membres a brutalement remis le sujet de l'immigration sous le feu des projecteurs avec notamment la grande polémique autour de la directive Bolkenstein. Dans une France avec un fort taux de chômage et un faible taux de croissance, la perspective de voir s'installer toujours plus d'étrangers inquiète. Tant redoutée par les uns, l'immigration est souvent présentée par d'autres comme le remède aux maux dont souffre notre pays. En dehors de toute xénophobie et de toute motivation humanitariste, il convient de s'interroger sur le bien fondé économique d'un recours massif à l'immigration. Sujet sensible car touchant à des personnes physiques dont on doit respecter, l'immigration est-elle indispensable ? Un recours massif à l'immigration contribuerait-t-elle significativement à la richesse de la France et réglerait-elle totalement les problèmes de pénurie de main d'œuvre à court et moyen terme ?
Nous répondrons à cette question de façon classique en présentant les avantages et les limites d'une telle solution.
1. L'immigration : une solution au problème de pénurie de main d'œuvre
1.1. Les besoins de main d'œuvre et les conséquences négatives
1.1.1. A court et moyen terme. Pénurie de main d'œuvre dans certains secteurs : des besoins aux deux extrémités de l'échelle sociale
- Les pénuries mesurées
Taux de chômage pour certaines professions inférieur à la moyenne nationale
Hausse des salaires et augmentation du nombre d'heures travaillées
=> Faiblesse de l’offre de travail qui rend les projets de recrutement d’entreprises difficiles.
- Les pénuries concernent
- La main d'œuvre peu qualifiée
=> Bâtiment, Restauration, Transports routiers, Services à domicile…
=> Satisfaction insuffisante de la demande, risque de perte de commande (ex : cas des chantiers navals)
- La main d'œuvre qualifiée
Ce n'est pas d'un manque de main-d'œuvre généralisé dont souffrent les entreprises, mais bien de compétences précises pour certains types de métiers => Enseignement, Santé, Chimie, Informatique…
Les besoins sont actuels alors qu'il faut des années pour former du personnel qualifié
=> Hausse des salaires dommageable aux entreprises, perte de compétitivité si emploi de personnel sous-qualifié
1.1.2. A moyen terme, vieillissement de la population avec départ à la retraite des baby-boomers
Les besoins de recrutement proviendront à la fois de la croissance de l'emploi et
des flux de départs à la retraite.
Les entreprises seront confrontées à des pénuries de main-d'œuvre ce qui, dans un environnement concurrentiel, conduira aussi à l'élévation du niveau moyen des salaires
1.2. La solution de l'immigration du travail
1.2.1. Une coexistence paradoxale du chômage et de la pénurie en France
- Les immigrés ne prennent pas le travail des Français : ce sont des emplois délaissés par la main d'œuvre nationale
Immigration = solution au manque d'attractivité de certains métiers ( faibles salaires, conditions de travail pénibles => déficit d'image)
=> ex : dans le nettoyage des surfaces, un salarié sur cinq est un immigré
- La main-d'œuvre disponible sous forme de chômage offre un profil de plus en plus éloigné des critères exigés par le marché du travail en termes de qualification
- La faveur des salariés irait plutôt vers des entreprises de plus grande taille ou internationalisée, ces dernières pouvant offrir des conditions d'embauche plus attractives en termes de rémunérations ou de garanties sociales que vers les PME.
1.2.2. Dans quelle condition recourir à la main d'œuvre étrangère ?
L'immigration est une solution pour résoudre des pénuries d'offre de travail à condition que les métiers soient :
- en croissance
- connaissant des difficultés de recrutement structurelles
- avec une insuffisance durable de l’offre de travail
C'est le cas dans de nombreux métiers où le besoin de bras et de cerveaux ne va pas cesser de croître comme nous l'avons montré en 1.1.
1.2.3. En conséquence, le recours à l'immigration est nécessaire
Une immigration du travail à amplifier : les immigrés représentent déjà 17,5% des effectifs dans la construction et 7,5 % dans l'hôtellerie restauration.
Aussi il sera pertinent, d’ici quelques années, de faire venir de jeunes adultes nées pendant les années 80-90, années de faible natalité en France
« Selon Piore (1979], l’immigration n’est pas causée par des facteurs de répulsion (push) dans les pays d’origine (bas salaires ou chômage élevé), mais par des facteurs d’attraction (pull) dans les pays d’accueil (un besoin chronique et inévitable de travailleurs étrangers). »
=> Avantages
- Un apport immédiat de main d'œuvre
- Une sélection possible selon les besoins
1.3. Effets indirects positifs de l'immigration
1.3.2. Effets positifs sur l'économie française
- L’arrivée d’immigrés accroît la demande de biens et de services dans le pays => effet positif sur le taux de croissance de 0,1 point par an pour l'arrivée de 50 000 nouveaux migrants par an => Selon Simon (1989), effet positif sur l'emploi
- Les travailleurs qualifiés ont une productivité supérieure à la moyenne => ils contribuent à augmenter le potentiel d’offre de l’économie dans une plus large proportion que ne le ferait en moyenne d'autres travailleurs. A terme, cette plus forte productivité joue de façon positive sur le PIB/habitant.
<Théorie de la croissance endogène : plus un pays accumule du capital humain, plus sa croissance sera rapide.
2. Les limites
2.1. D'autres solutions sont possibles et nécessaires
2.1.1. L'immigration n'est pas la panacée
Pour régler le problème de pénurie due au vieillissement de la population, il faudrait des entrées d'immigrés atteignant des niveaux irréalistes ( 23 millions d'ici 2025).
Paradoxalement, le recours à l’immigration pourrait aggraver à terme les difficultés de recrutement de certaines entreprises en faisant diminuer les salaires. A mesure que les migrants arrivent dans le secteur, les salaires ont tendance à diminuer, les travailleurs et les étudiants autochtones risquent de déserter ce secteur.
une baisse des salaires relatifs des travailleurs peu qualifiés, enregistrée à court terme suite à un flux de migration, peut inciter les autochtones à accroître leurs qualifications : à long terme le creusement des inégalités de salaires sera résorbé par un accroissement de l’offre relative de travail qualifié.
2.1.2. Les autres solutions
D'autres solutions sont envisagées et/ou déjà mis en place ne nécessitant pas le recours à l'immigration
- Quantitatives
- Allongement de la durée de vie active ( par la réforme des retraites de 2003)
- Politiques natalistes pour augmenter le taux de natalité : en France la contribution des naissances à la hausse de la population est supérieure à celle de l'immigration.
- Qualitatives
Avec un taux de chômage de 9,7%, les tensions ne sont pas liées à une insuffisance globale de la main d'œuvre mais à une insuffisance d'employabilité de la main d'œuvre.
Pour cela, un effort de formation est nécessaire :
- Initiale : meilleure orientation des étudiants selon les secteurs demandeurs d'emploi
- Continue : formation pour reconvertir les chômeurs => "re-qualifier" les réserves de main-d'œuvre existantes
Egalement, améliorer la mobilité professionnelle, réduire les trappes à l'inactivité.
=> Sortir de la logique "court-termiste" de l'embauche pour anticiper l'ampleur et la nature des besoins de personnel.
Pour les grandes entreprises, la grande mobilité du capital, qui permet alors de bénéficier des avantages comparatifs du pays en matière de main-d'œuvre, constitue donc plutôt un facteur limitatif du développement de l'immigration. La délocalisation et l'internationalisation des firmes se traduisent, en effet, par l'emploi d'une main-d'œuvre étrangère sur les nouveaux sites de production.
2.2. Pénurie ne signifie pas toujours insuffisance de l'offre de travail
Il existe trois sortes de déséquilibres selon la synthèse de Mundell à partir du marché des biens et services confronté à celui du travail : chômage classique, chômage keynésien et pénurie. Des approches modernes en terme d'information imparfaite, on rajouter le chômage frictionnel. Il convient de ne pas qualifier de pénurie ce qui ne l'est pas ou ce qui ne le sera pas toujours
2.2.1. Pénurie durable ?
Si les difficultés de recrutement proviennent essentiellement des fluctuations dans les carnets de commandes, il semble peu efficace de recourir à une immigration, même qualifiée. En cas de retournement de la conjoncture, du chômage dit keynésien risque d'apparaître
Le ralentissement de l'activité depuis 2001 s'accompagne déjà d'un freinage des tensions sur l'offre liées au facteur travail => Les goulots de main-d'œuvre vont vraisemblablement se raréfier.
En résumé, dans un climat d'incertitude et un environnement très mouvant, les entreprises ont du mal à prévoir leurs besoins à moyen-terme.
En tout cas, les pénuries semblent limitées à quelques secteurs pour lesquels on n'observe pas toutefois pas de hausse significative des salaires signe d'une insuffisance de l'offre.
2.2.1. Chômage frictionnel
Rien ne permet cependant d'identifier si les difficultés de recrutement déclarés par le entreprises proviennent d'une insuffisance de l'offre de travail par rapport à la demande ou d'une inefficacité du processus d'appariement entre l'offre et la demande dans un contexte où les rapports de force s'inversent. (les entreprises mettent du temps à trouver le salarié qu’elles souhaitent parmi un grand nombre de candidats)
2.2.2. Chômage classique
- Les entreprises demandent du travail mais coût du travail trop élevé pour les métiers peu qualifiés
- Donc, l'immigration ne résout pas le problème car les immigrés seront aussi payés au SMIC.
- Pire, au fil du temps, les immigrés réclameront des salaires plus élevés et des avantages en nature.
2.3. Les problèmes d'intégration
A moyen terme, les immigrés coûtent à la collectivité du fait des problèmes qu'ils rencontrent.
L'expérience passée des flux migratoires a montré certaines limites en matière d'insertion sur le marché du travail => la main-d'œuvre étrangère apparaît très vulnérable sur le marché du travail, en particulier vis-à-vis des situations de chômage ou de précarité.
- Ils occupent des emplois précaires, intérimaires plus que les Français
- Problème du chômage durable : 9,8 % des travailleurs autochtones sont au chômage contre plus 17% de travailleurs immigrés.
Pourquoi ?
- Les immigrés pourvoient les postes peu qualifiés et se sont les plus menacés par le chômage
lors des crises => en 1999, un quart des licenciements collectifs ont concerné des immigrés
- Discrimination (légale ou non) de la part des employeurs : racisme et surtout, le plus souvent, les employeurs considèrent que les immigrés n'ont pas bénéficié d'une formation initiale de qualité
- Concentration géographique (aggravée quantitativement par le regroupement familial) : 60 % des immigrés sont concentrés dans 3 régions (Ile-de-France, PACA, Rhône-Alpes) => Cercle vicieux de la pauvreté.
Par ailleurs, les comportements d’épargne et de consommation sont différents notamment parce que les immigrés envoient une partie de leurs revenus dans leur pays d’origine
Conclusion
Pour que l’appel à l’immigration soit une solution aux difficultés de recrutement, il faut s’assurer que ces difficultés trouvent leur origine dans l’insuffisance d’une offre de travail adaptée. Deux autres éléments doivent également être pris en compte. Il faut, d'une part que les tensions soient structurelles et, d'autre part que les effectifs du métier considéré soient en croissance. Si la France semble pour le moment privilégier un renforcement des dispositifs de formation professionnelle pour pallier ses difficultés de recrutement, le recours à l'immigration n'est pas exclu et semble de plus en plus souvent évoqué. Mais il ne réglera pas le problème du coût trop élevé du travail peu qualifié en France ni celui du vieillissement de la population.
Une politique d'immigration indispensable
- Lutter contre l'immigration clandestine
- Lever les barrières à l'embauche des immigrés notamment dans l'administration
- Mettre en place des quotas pour sélectionner les immigrés selon les besoins du pays d'accueil
- Renforcer l'attractivité du territoire français en matière d'éducation et de formation
Au niveau social, tous les acteurs doivent mettre sur un pied d'égalité les travailleurs émigrés et français et leurs enfants, français pour la plupart être en mesure de pouvoir s'intégrer à la société française.
Bibliographie
Problèmes économiques N° 2.851 12 mai 2004 DOSSIER : IMMIGRATION ? LES IMPACTS SUR LE MARCHE DU TRAVAIL
Besoins de main-d'œuvre des entreprises et recours à l'immigration : quelles perspectives ?
Centre d'observation économique. Carole Deneuve
Étude sur les besoins en main-d’œuvre qualifiée des industries. Septembre 2004.
www.educacentre.com/etudes/etude_main.pdf
L’EMPLOI ÉTRANGER : PERSPECTIVES ET ENJEUX POUR LES PAYS DE L’OCDE
https://www.oecd.org/dataoecd/10/34/2079459.pdf
PLACES ET ROLES DE L’IMMIGRATION DANS LE MARCHE DU TRAVAIL
www.bip40.org/fr/IMG/pdf/cerc_immig.pd
Immigration : la discrimination mesurée
[Article] , Alternatives Economiques, n°243, p. 71, 01/2006
Pénuries de main d'œuvre et employabilité. Rapport de l'UNEDIC. 2002
IMMIGRATION, EMPLOI ET CHÔMAGE
Un état des lieux empirique et théorique Connaissance de l’Emploi des Revenus et des Cots – Association http://bok.net/pajol/